19.10.11

Détails 1


Atelier du 18 octobre 2011

1/ Décrire le détail comme un très vieux souvenir

Nul ne sait à quand remonte le début du processus. Certains disent qu’au commencement étaient les racines, d’autres assurent que les feuilles apparurent les premières.
Huit feuilles d’un bleu presque gris, ouvertes vers la lumière, avides de grandir.
Huit feuilles veloutées au sommet d’une tige fièrement érigée.
Un miracle de vie, une soif ardente d’aller vers le ciel ; une brindille exsangue arrachée d’une plante, une branchette perdue entre ciel et terre qui refusait de mourir, s’obstinait à grandir jusqu’à jeter des racines dans l’air comme d’autres des bouteilles à la mer. Un appel vibrant et muet qui a su émouvoir le Dieu des Plantes Bleues jusqu’à le conduire à inspirer la main d’un complaisant humain et la guider à repiquer la tige dans un accueillant terreau où elle s’est enracinée.

2/ Point de vue en “je”

Je l’ai reconnu. Il est resté quelques minutes à m’observer et j’étais fière. je crois qu’il m’a trouvée belle. Je lui dois tant…
J’étais à bout de forces, ma tige avait donné tout son suc pour que se développent des racines. Je luttais depuis une éternité, je cherchais le sol pour enfin pouvoir me nourrir. Mes efforts restaient vains. Je savais la direction mais pas la distance et l’espoir m’échappait avec mes dernières ressources.
J’ai lâché prise et accepté la mort, m’en suis remise au Sort, à la volonté de la Grande Mère. Ils m’avaient abandonnée depuis si longtemps, sans eau, sans soins, sans une pensée aimante. Ils m’avaient arrachée sans même s’en rendre compte, imbus de leur hauteur, de leur capacité à bouger.
Comment peut-on vivre dans une telle inconscience de ce qui nous entoure ?
Bien sûr, d’autres ont eu leur faveurs. Choyées, abreuvées, objets de toutes les attentions mais je sais quel destin ils leurs réservaient, arrachées, séchées, consumées et transformées en fumée dans un infernal brasier.
J’ai résisté, prié, voulu la mort, voulu la vie et par un étrange destin me vois aujourd’hui à plonger mes racines dans le riche terreau prévu pour ces pauvres victimes.
La vie nous réserve de bien grandes surprises.
Celui qui m’a mise là attend de me voir grandir. Pour le plaisir.

3/ Nouveau détail : “tu”, complice poétique du détail précédent

Tu es le prolongement de la main du Destin
Tu canalises le vie ou bien tu la détruis
Tant de fois avant moi tu as accompli ton œuvre
Que tu as épousé la main qui te domine
Aujourd’hui, d’élégants cals rouges accueillent les doigts
Qui guident tes lames dans leur travail de coupe
Elles opèrent en paire, nettes et fatales
Étêtant, équeutant les tiges excédantes
Qu’il nous faut donc souffrir pour être pimpantes


BRIN

Un train brinquebalant suit les méandres et le rythme langoureux du fleuve nonchalant.
Rien ne presse. Le voyage n’a pas de fin et seul importe le chemin.
Les papillons qui s’abreuvaient s’égaient dans une gerbe, jouant à s’effrayer au passage cahotant de l’intrus d’acier. Les passagers les envient de voleter à leur gré alors qu’ils sont assis et cuvent leur ennui. Venir de si loin pour voir si peu de choses, quel est donc l’intérêt de traîner dans ces immensités ? La prochaine fois, nous choisirons la civilisation. Oui, c’est ça, un parc d’attractions !
Le train brinquebalant continue son train-train, entraînant ces passagers désœuvrés aux yeux et aux bras ballants.
Le soleil joue sur le miroir du fleuve. En sautant au travers d’un rayon de lumière, un poisson fait briller ses écailles et envoie un reflet dans les yeux d’un passager qui chausse ses lunettes noires en bougonnant.
Le train brinquebalant est joyeux sur ses rails. C’est son dernier voyage, la ligne va fermer. Il va finir ses jours sur une voie de garage.
Les brins d’herbe vont pouvoir lui chatouiller le ventre, pousser entre ses roues, caresser les wagons. Les oiseaux vont nicher à l’abri de ses bielles, les loirs vont banqueter au cœur de ses banquettes.
Le fleuve l’a prophétisé, un jour prochain il gobera les voies et les digérera dans le grand étalage de ses eaux réveillées. Les passagers seront loin, l’auront même oublié.
Les hommes qui viendront seront comme des pionniers alors il les guidera vers le convoi à l’arrêt. Respectant son grand âge, les herbes et les nids, ils feront une étape sans le déranger. Pour les remercier il peuplera leurs rêves de ses histoires de train, de papillons volages et de poissons d’argent.

Manuel
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