22.10.11

Détails 4



1. Il est ancien, d’un autre âge, couleur bois sec. Légèrement arqué. Il sort du tronc, comme on sort de nulle part. Sa course est arrêtée, cisaillée.
Il était vert, vraisemblablement plein d’énergie et de vitalité, supportait une palme tout entière.  Puis à la fin de l’été on l’a rectifié.
Aujourd’hui, il ne sait plus ce qu’il a été. Il a tout oublié. Il est quelqu’un d’autre.
Il est l’écorce d’un tronc effiloché, son armature, son accident, sa décoration, sa marque de fabrique. Courbé vers l’extérieur, il est entier, se suffit à lui même.
Au début il lui semblait qu’il serait condamné à être le dixième de sa grandeur ancienne. A présent, il est la grandeur tout entière. Quelqu’un d’unique, de complet, d’abouti.
Les nervures du bois lui donne un style bien à lui.  Ces rainures sont rectilignes, élégantes, de largeur variable, dans la palette du marron.
Une ligne verticale au centre, délimite en deux parts égale ce petit morceau de bois, et lui donne un équilibre certain.


2. Je suis le détail de l’arbre tout entier, mes frères et moi même entourent le tronc filandreux qui file à la verticale vers le ciel.
Je suis ce que jadis je n’aurai jamais imaginé être.  Jamais, non. Si on m’avait dit arborant fièrement une palme puissante, sure de l’ombre portée, que je serai un jour réduite au détail de cet  ensemble, j’aurai ri … comme le chêne avant la tempête.
Aujourd’hui cependant, après maintes remises en question personnelles, j’ai retrouvé un sens à mon existence.
Je suis à part entière ce petit décoché, attirant et subtile, qui donne à l’arbre que j’habite une enveloppe structurante et solide comme l’armure du cavalier.
Délicatement courbé, porté vers le monde extérieur, je suis le squelette figé de cette beauté qu’on nomme Chamaerops.

3. Tu t’es posé sur mon appendice, au bout de ma courbe, sur ma dernière nervure. Tu étais en voyage, d’où je ne sais, je ne sais où.
Artiste en équilibre, tu agitais la tête, reformait ton pelage avec ton bec par petites touches précises. Tes pattes, finement dessinées comme la dentelle d’une mariée, s'agrippaient à mon corps, les griffes rentrées.
Tu tenais bon, avec une infinie douceur et légèreté, toujours prêt à t’envoler, au moindre chat qui rode.
Je t’offrais ma solidité et toi ta candeur. Petit oiseau de bonne augure, dis moi comment c’est là bas, chante là moi ta chanson tendre du voyageur.

CHAMAEROPS

La pluie tombe, l’averse gronde. Pas une parcelle de nature ne peut s’y soustraire. La mer plate après la plage longue et silencieuse, accueille les milliers de gouttes  … Celles-ci ne serviront à rien.
Sur le sable, un chien, trempé jusqu’au os, court à perdre haleine et rapport un morceau de bois vers une silhouette, habillée pour la pluie de la tête au pied.
Elle arrache l’objet fermement de la gueule de l’animal tout en continuant d’avancer et relance, dans le sens de la marche, le plus loin possible.
Il fait presque chaud. J’imagine la silhouette nue sous le ciré. Il semble que ce soit une femme. Le morceau de ce bois à une destinée futile. Sans cesse être lancé et retrouvé.
A la fin de la balade, il sera sans doute abandonné et plus jamais personne n’y prêtera attention.
En voyant s’approcher l’animal, il me semble qu’il s’agit en fait d’une tige, plate, légèrement bombée. Quelque chose qu’on ne trouve pas ici habituellement. L’odeur et la texture de ce bois a du attirer le chien.  Il y a planté ses crocs et proposé à son maître le jeu du “va chercher”.
Je suis trempé, comme ce chien. Il arrive enfin à ma hauteur. Le dernier lancé est passé largement au dessus de ma tête. En le regardant voler au dessus de moi, je l’ai définitivement catalogué : Une tige plate, marron claire, sèche, d’environ 30 centimètres de longueur.
Sans doute le morceau d’une palme qui a perdu ses feuilles. Une palme de Chamaerops, qu’on trouve plus au sud.
La silhouette arrive à ma hauteur, me sourit. Dans quelques instants tout sera fini.
Mon attention reviendra sur la mer, géante, face à moi, sans jamais regarder partir au loin, ce petit point jaune et sa boule de poil. Ni à gauche, ni à droite. Le regard droit, espérant que jamais la pluie ne s’arrêtera.
Yves

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