17.11.11

Harlequin décoiffé



Chapitre 1
En sortant ce matin-là, son sac se mit à battre de l’aile. Michèle le regarda s’envoler au milieu de la gare. Images doubles, montres molles, Christ cubique, Dali hurlait en frisottant ses moustaches : “ Part petite, part, va-t-en de par le monde cueillir des arbres jaunes, des raisins blancs, des marguerites rouges.” Michèle souriait en suivant le vol de son sac maintenant réduit à un point noir dans le ciel bleu. Le vent soufflait fort. Après un dernier geste d’adieu, Michèle quitta son air de vestale et redescendit vers la terre et ses congénères. 
Personne ne la regardait, aucune gêne alentour, aucun commérage ni main devant la bouche. Elle seule avait vu son sac s’envoler. “ Mon Dieu comme les gens sont distraits”, se dit-elle, “ J’ai perdu mon identité, mes souvenirs, mon parfum, mon téléphone, mon agenda, mes réglisses, mes Kleenex et sa lettre… Tout s’est envolé et je suis la seule à le savoir. Demain, je pars !”. Pour sceller l’accord avec elle-même, elle posa ses mains sur ses hanches, tapa trois fois par terre et s’éloigna vers la sortie en chantant Cambalache, le vieux tango que chantait son père les soirs d’ivresse et de nostalgie. Elle prit le bus 44 pou rejoindre sa maison blanche blottie à l’ombre d’un pin parasol. Au loin la mer brillait au soleil matinal. “Je pars”, murmura-t-elle à nouveau.

Chapitre 2
Le chapeau perdit la tête de Michèle au troisième coup de pédale. La Tramontane est une diablesse, rigola Michèle en bricolant un cordon de secours. “ Tu vas voir qui est le chef”, intima-t-elle en vissant le couvre-chef sur sa tête. Fière comme un petit soldat, elle remonta sur sa petite reine et roula 14 jours. Au loin, perdue dans au milieu des mamelons toscans, Sienne lui fit de l’œil un dimanche matin. “ Ce soir, j’aurai rejoint le couvent Santa Catalina pour une longue nuit de repos, dommage que les nonnes ne s’adonnent pas au massage. ”, railla-t-elle en cajolant ses fesses endolories. Elle arriva au pied des murailles à l’heure de la sieste. La ville lui parut enchantée par un sort digne de la belle au bois dormant. Elle rêvassait à une vie de princesse blonde somnolente dans un bain de pétales de roses quand elle entendit les sabots d’un cheval.
Quand il l’aperçut dans son short de cycliste, les joues rouges, les cheveux poisseux, Mouloud n’eut pas envie de rire ni de se moquer, cette femme n’était pas là par hasard, son chapeau l’avait prévenu ce matin : “ Aujourd’hui je change de chef, jeune prétentieux, tu l’as vue comme moi cette jolie casquette…”. Michèle regarda d’un air habitué le chapeau bigarré voler jusqu’au sien. “ Serait-ce une histoire d’amour qui commence ?”, se dit-elle.

Chapitre 3
Le vide s’épaissit, les chapeaux aimantés rejoignaient l’air chaud de l’été, là où se dessinent des mirages flottants gris et or. Michèle et Mouloud les admiraient virevoltant, s’approchant, se frôlant, s’éloignant pour mieux s’entrechoquer à nouveau. Ivres de la rencontre bord à bord, ils étaient disque lunaire et solaire, unis comme deux planètes sœurs. Un courant ascendant les envoya jusqu’au firmament, là où l’air retrouve sa fluidité et sa pureté. “ Cap vers le Yemen ”, hurlèrent-ils à leurs propriétaires avant de filer portés par le vent d’ouest.
Mouloud descendit de cheval les épaules lourdes, le regard sombre. Michèle, toute à la joie de cette danse d’amour, le regarda étonnée : “ Qu’as-tu cavalier de l’après-midi ? ”, “Me lâcher pour une casquette rose à pois blancs, quel manque de goût.” Michèle teinta son regard d’azur d’un bleu-marine profond, signe de grande colère chez elle. Domptés, les yeux noirs de Mouloud se voilèrent de velours et entamèrent une longue promenade autour des lèvres frémissantes de Michèle. Soudain gênée, elle se réfugia à l’ombre d’une voûte, Mouloud la suivit. Ils se regardaient maintenant comme deux enfants innocents. “ Le premier qui rira aura une tapette… ”, osa Michèle en lui attrapant le menton. Mouloud resta de marbre jusqu’à ce que ses lèvres rejoignent celles de la sportive. “ On les suit ”, murmura-t-il en la serrant dans ses bras comme pour l’empêcher de s’envoler sans lui. Le vide était définitivement plein.

Épilogue
“ Comme c’est étrange”, prononcèrent-ils ensemble, déjà jumeaux. “ Nos chapeaux sont nos étoiles du berger”, compléta Michèle. “ Deux traîtres, tu veux dire, mes mains ne suffiront pas à te protéger du soleil du désert.”, ajouta Mouloud en lui caressant les cheveux. “ Bah, allons faire un tour à Décathlon avant de partir pour l’aéroport” “Quelle romantique tu fais”, murmura Mouloud en reprenant ses lèvres alors que le soleil se couchait gourmand de la nuit à venir.
Catherine
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