22.5.12

Atlas 1



- Il faut trancher ! Cette situation est totalement insupportable. Décidons une bonne fois pour toutes. Je vais tirer à pile ou face et celui qui n’est pas d’accord est libre de choisir son propre chemin.
Tous savaient que Kurt avait raison pourtant personne ne souhaitait réellement quitter cet endroit qui les avait accueillis. Mais comment prendre le risque de voir leurs hôtes exécutés pour les avoir cachés, nourris et soignés ? Mais comment choisir d’aller vers la mort avant qu’elle ne vienne vous cueillir ?
Le groupe hétéroclite d’évadés va-nu-pieds fuyait ses poursuivants depuis des jours et des jours. Un Juif Allemand, un Irlandais, un Français, un Grec et quelques autres. Affamés et grelottants mais toujours bien vivants, ils rêvaient de leurs pays, de leurs familles, leurs fiancées. Comme tous les soldats perdus dans toutes les guerres du monde.
- Pile on monte au Nord, vers le fleuve qu’il faudra traverser ; face on file au Sud vers les montagnes.
La piécette tourbillonna dans un instant d’éternité sous le regard des hommes en apnée. Ceux qui ne savaient pas nager imploraient les montagnes et ceux qui n’avaient jamais vu la neige rêvaient du fleuve inconnu et terrible.
La pièce roula sur le sol et Kurt l’arrêta brutalement sous sa semelle impie. Trois témoins se précipitèrent. Alexandrou le Grec se releva en se signant à la mode orthodoxe.
- Face ! annonça-t-il. La perspective de retrouver des montagnes lui rappelait son monastère accroché au sommet acéré du mont Silo. Il voulut voir dans la décision du sort un message divin lui annonçant son retour au bercail
Déjà, Kurt reprenait la parole.
- Vous savez tous ce que cela signifie. Paddy ne pourra pas franchir les sommets avec sa jambe invalide et il ne peut pas rester ici derrière nous…
Le jeune Irlandais pleurait sans bruit. Il connaissait le dilemme ainsi que son issue.
- Guys, je sais que vous en aurez besoin mais j’aimerais avoir droit à un dernier coup à boire. Please
Alexandrou extirpa alors une flasque cabossée de sa poche et la tendit au malheureux.
- Raki. Ça vient de mon pays. Tu seras toujours dans mes prières.
Paddy but goulûment puis se leva douloureusement et sortit sans se retourner. Les autres hommes se levèrent à leur tour et regroupèrent leurs pauvres affaires dans un silence lourd.
- Allons-y ! ordonna Kurt et tous le suivirent.
Au milieu de la cour de la ferme, un tilleul majestueux offrait son ombre réconfortante mais nul ne songea à s’y rafraîchir. Sa branche maîtresse portait un fruit macabre ; Paddy s’y était pendu pour protéger leur fuite. Il ne resterait aux fermiers qu’à dire qu’ils l’avaient lynché pour détourner tous les soupçons.
Les hommes partirent le cœur gros et chacun se demandait s’il aurait le même courage.
L’instinct de survie reprit ses droits et ils filèrent vers le Sud en prenant soin d’effacer leurs traces.
Alexandrou marchait en égrenant son chapelet de laine, extatique. Il venait de noter gravement le nom de Paddy sur son carnet de prières à la suite de la trop longue liste de ses amis morts durant cette interminable guerre. Il avait fait le vœu de prier pour eux tous les jours que Dieu lui accorderait et il n’y avait jamais dérogé. Si la grâce de la prêtrise lui était dévolue, il leur offrirait chaque jour une place dans la liturgie.
Il avançait en évoquant les chants, l’encens, les cierges. Il priait en marchant, il marchait en priant. Sa poitrine s’emplissait d’une joie dont il avait presque honte. Il oubliait la faim, les privations, les souffrances et la mort. Il était en chemin vers lui-même et vers Dieu. Il rayonnait d’amour.
Alexandrou n’entendit pas la balle qui lui fit exploser le cœur.

Alfred

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