24.5.12

Atlas 4


Paddy

merci à www.kanatha-aki.com pour la belle photo

Paddy était perdu. Dans cette ville inconnue où seuls des militaires étaient présents, il ne savait que faire. Devant les portes de l’aéroport, gardées armes aux poings, il ne pouvait que risquer l’arrestation. Il longea les grilles à la recherche d’un endroit où passer la nuit lorsqu’il perdit pied et se sentit chuter.
Sa chute fut déroutante car elle ne s’arrêtait pas. Il semblait être dans un puits, un puits sans fond, dont les parois semblaient laisse apparaître par instants de petites auréoles bleutées. Il n’osa pas crier, de peur que les soldats ne l’entendent et ne l’arrêtent. Paddy ne se sentit pas non plus envahi par la peur, après les tranchées, les bombes et les copains qui tombaient ; ce puits sans fond frôlait la délivrance. Il craignait juste le moment où il toucherait le fond car ses pieds nus déjà blessés ne s’en remettraient pas. Il pensa à l’Irlande, son pays natal, à son village le long du lac, à sa mort potentielle, s’il devait s’écraser sur ce fond inconnu. Il pensa à son père, à ses journées de pêche à la truite saumonée où le temps se suspendait dans ces contrées féeriques où l’irréel côtoie le concret. S’il mourrait maintenant, il ne reverrait pas Magdalena, sa fiancée d’avant le cauchemar.

Il sentit soudain un souffle froid venant du bas – ou du haut – il ne savait lus dans quelle position il se trouvait. Le froid se fit saisissant et il sentit ses jambes s’engourdir. Il ne put réprimer un cri de douleur lorsqu’il se fracassa contre le sol. Son pied gauche lui sembla absent et il voulut crier à nouveau mais sa gorge fut immédiatement inondée d’eau. Désespérément, dans un sursaut de besoin vital, il prit appui sur ses pieds ce qui lui provoqua une douleur fulgurante et se propulsa vers le haut, afin de sortir de l’eau. Il nageait le plus vite possible en direction de la surface, et se sentait de plus en plus étourdi. Ses yeux se voilaient et son cœur semblait sur le point de rendre l’âme. Paddy se sentit dépossédé de lui-même et eut une étrange sensation de légèreté. Alors qu’il s’apprêtait à quitter sa vie, l’air s’engouffra dans ses poumons et le brula jusqu’au seuil de son esprit.

« Vivant » hurla Paddy « Je suis vivant !!»
Il déchanta vite. La nuit tombait, bien qu’éclairée par une lune. Non- par 2 lunes. 2 lunes rousses, aussi rousses que Magdalena. Il était seul, perdu au milieu d’une immensité d’eau. Pas un rivage en vue, pas une barque. Et ces 2 lunes qui le narguaient.
Son pied ne le faisait que trop souffrir, et il fut tenter d’abandonner et de laisser happer par l’eau gourmande et avide.
Et puis, non, ce serait trop bête. Il rassembla le peu de forces qu’il lui restait, et nagea, nagea, nagea……
Au bout d’une longue et douloureuse éternité, il s’effondra sur des galets, et s’endormit. De douleur, de fatigue, et d’accomplissement.

Son pied le réveilla, il lui sembla qu’il n’avait plus qu’un amas de chair sanguinolente pendant à sa jambe. Le jour pointait, et l’on voyait, au sud et à l’ouest, 2 magnifiques levers de soleils. Il s’assit sur les galets et observa les alentours. Ce paysage lui était familier. Un peu trop familier. Nom d’une Guinness ! Il était chez lui. Mais oui, du côté de Clonbur, entre les 2 lacs. Mais…. Que signifiaient ces  2 soleils ? Et s’il voyait bien la maison de Pattinson surplombant les lacs, il ne voyait pas la route l’y menant.
« J’ai perdu la raison » pensa t-il «  Finalement les tranchées ont eu raison de mon esprit. Tout cela n’est qu’illusion. » Mais sa douleur le ramena bien vite au réel.
Il se laissa tomber et ferma les yeux. Normalement, au lever du jour, les premiers pêcheurs arrivaient ; surtout de ce côté-là, où les berges étaient praticables. Quelqu’un allait bien le trouver….

Lorsqu’il ouvrit les yeux, son corps était parsemé de minuscules pieds de couleur verte. Pas de corps, pas de tête, pas de mains, mais des pieds. Une multitude de minuscules pieds lui courraient dessus. Il cria, et tenta de se relever mais la douleur le cloua au sol. Perdu, désemparé, il se laissa faire et, avec stupeur, vit ces petits pieds agiles courir chercher du bois, et des liens, et des feuilles, et de l’eau, et, et, et…….. Lui faire un bandage, non sans avoir appliqué une sorte de mixture. En quelques minutes, Paddy était doté d’une jambe de bois, sculptée à la manière d’une œuvre d’art. Et sa douleur avait disparue. Il demanda aux pieds qui ils étaient, et, non sans surprise, entendit un pied, qui avait le petit orteil aussi imposant que le gros, lui répondre :
« Eh bien, nous sommes les pieds-bots, mon Paddy »
Paddy resta bouche bée. Le pied reprit :
«  Ben quoi, tu croyais qu’on allait te laisser aller retrouver Magdalena dans cet état là ? Tu rêves mon Paddy »
« Euh … » fit Paddy « mais…euh… vous sortez d’où ? Enfin je veux dire, vous êtes qui ? Enfin, euh…. »

« Mon Paddy, faut bien que tu te rentres ça dans ta caboche. Toutes vos histoires au pub, après la 3° Guinness, elles sont bien fondées sur quelque chose. Tu crois pas ?
«  Euh… ben, si, sûrement »
« Bon, alors en route mon Paddy ! File chez Pattinson ; ce vieux fou te ramènera chez toi ! »
Et tous les petits pieds disparurent
« Euh… merci ! » hasarda Paddy.

Il se mit en route, sur sa jambe de bois, vers la maison du vieux Pattinson. Les 2 soleils brillaient à l’unisson, et arrivé au seuil de la maison, il vit un étalon, à la robe verte, attelé à une charrette. Il entendit une voix rauque et enrouée l’interpeller :
« Ben mon gars, t’es d’retour ? »
« M’sieur Pattinson ? Où êtes-vous ? Je vous vois pas ! »
« Ben r’garde donc j’tiens la carriole pour t’ramener au bercail. »
Paddy se frotta les yeux, c’était bel et bien le cheval qui parlait.
Il monta dans la charrette, non sans demander au cheval comment se faisait-il qu’il parlât et qu’il soit vert.
« Arrête donc tes âneries mon gars » lui répondit l’animal « tu sais bien »
Paddy se tut alors, réfléchissant à ce que, justement, il pouvait bien savoir.
La carriole se mit en route jusqu’à sa maison à Oughterard. Il aperçut au loin le toit de chaume et vit qu’un des deux soleils disparaissait. Avant qu’il n’ait le temps de réaliser, le cheval avait disparu et il marchait, seul, claudiquant sur le sentier de sa maison.
Arrivé devant la porte, il vit ses copains qui lui lançaient :
« Ben Paddy ! T’es en r’tard pour la pêche ! On t’attendait, là. Tu fricotais encore avec la Magda, hein ?! Raconte ! »

Marie
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