30.5.12

Chronos et Kairos 2



CHRONOS, KAIROS et ZAO


            Depuis des années, oui des années, Zao s’était préparé.
D’abord trop timide, puis méfiant, parfois presque décidé, longtemps il avait hésité à s’élancer dans le fleuve.
- J’ai le temps  disait-il, l’homme pressé est déjà mort !
Beau joueur, il applaudissait aux succès des autres, les encourageait ou bien les consolait en fonction des décisions du sort à leur égard. Certains pensaient même qu’il avait depuis longtemps franchi le fleuve tant il paraissait bien le connaître.
- Que celui qui n’a pas traversé ne se moque pas de celui qui s’est noyé ! grondait-il lorsqu’un jeune vantard, pour se rassurer, médisait d’un malheureux.
            La blessure au fond du cœur de Zao suintait d’une sanie qui, la nuit, l’étouffait et au matin, il ajustait sa coiffe, ceignait dignement son pagne et partait s’asseoir sur la rive.
- L’eau est jaune et troublée, aujourd’hui le tourbillon à l’aval du grand rocher englouti risque de causer du tracas aux passeurs, prophétisait-il.
Il en avait tant vu, dans ces circonstances, avaient quitté le rivage sans retour…
            Zao, toujours plus conscient des dangers et des pièges sournois que dissimulait la surface si calme de son adversaire, attendait, reculait le moment et sa peur augmentait.
- Pourquoi prendre des risques lorsqu’un peu de patience vient à bout du péril ? se rassurait-il.

            Puis arriva Maryam, au sourire si blanc, aux seins pleins de promesses. Zao crut se noyer dans la chute de ses reins mais il n’en montra rien.
- Es-tu le fameux Zao ? demanda l’innocente.
- Je suis celui que tu dis, que puis-je pour ton bonheur ?
- Que les dieux soient loués, enfin je t’ai trouvé. Toi seul m’a-t-on dit es capable de me sauver.
L’angoisse saisit Zao, sa blessure gémit.
- Oui ? répondit-il sobrement.
- Tu es le plus grand franchisseur de ce fleuve, ta réputation a coulé avec lui jusqu’à la vaste mer. Tu dois m’emmener avec toi de l’autre côté ou bien je vis mourir et un malheur terrible dévastera ces rives.
Comment dire non à ces yeux pleins de larmes et de confiance candide ?
- Tu pourras me demander tout ce que tu voudras… insista l’ingénue.

(Fin du temps d’écriture imparti… 30 mn)

(suite)

- Sache, jeune fille, que jamais la volonté seule n’a suffi pour vaincre ces flots terribles. Sans l’aide des dieux, rien ne sera possible. Va ! Laisse-moi seul, je dois les consulter. Le moment venu je te ferai mander.
J’ai sauvé la face pensa Zao tristement. Une fois de plus. Mais pour combien de temps et quel en sera le prix ?
Il prit le chemin du rivage, celui que tant de fois déjà il avait parcouru, dans un sens, puis dans l’autre et sans que jamais la moindre goutte d’eau n’ait touché ses orteils. Il s’assit sur sa pierre, celle que certains déjà respectaient comme un trône et, d’un regard éteint, il embrassa le fleuve. Un détail vint pourtant questionner son cerveau. Trois fois rien de plus qu’un tourbillon nouveau, quelques bulles en surface, là, près de l’arbre mort. Zao, intrigué, s’approcha et, curieux, plongea la main dans l’onde noire. Ses doigts s’accrochèrent à une sorte d’algue qu’il tira en arrière. Une touffe émergea, accrochée à un crâne, puis le corps tout entier d’un jeune homme noyé. Pas tout à fait noyé, Zao s’y connaissait. Il fit tant et si bien, réunit tout son art acquis au fil du temps, jusqu’à ce qu’à force de cracher, de tousser, de gémir, l’adolescent finisse par revenir à lui.
- Maryam ! s’exclama-t-il en guise de premier cri.
- Qui es-tu mon garçon ? le questionna Zao, d’où connais-tu Maryam ?
- Pour elle j’ai choisi d’abandonner les miens, rompant la tradition plusieurs fois centenaire qui interdit notre union. Je dois la retrouver, la ramener chez elle de ce côté du fleuve et demander sa main. J’ai bien cru que jamais je n’y parviendrais et grâce à toi, vieil homme, je suis ici et en vie. À jamais sois-en remercié.

            Ainsi les dieux en avaient-ils décidé.
Zao couvert d’honneurs n’eut pas à traverser. Il comprit qu’à chacun échoit sa destinée lorsqu’il sait la saisir. La sienne était la gloire mais pas celle qu’il croyait.

Alfred


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