9.12.13

Bastingage



Quitter le noir, abandonner le bateau, fuir le sombre et rester sur la grève. Faire la grève, comme les mineurs, les démineurs, jouer sa partition mezzo pianissimo. Rester là, sauter dans l’eau, courir vers lui et les laisser dire. 
Elle s’encanaille, se dépoitraille, les tropiques la piquent au sang, ils avaient chuinté, déquillé, hurlé aux loups. Elle avait feulé, lovée contre son ventre. Ils avaient brandi morale et croix, elle avait sorti les griffes. Ils l’avaient dézinguée sur cinq colonnes, elle avait traversé l'île nue. Ils avaient joué l'hallali, elle avait bu jusqu’à la lie.
Un jour, elle avait consenti, un jour, ils l’ont crue vaincue.
Il n’aura aucun regard, confie-t-elle à l’eau, il se croit geôlier, il me croit rendue, perdue, foutue. Foutaise. L’eau est là, sombre miroir à peine perceptible dans le brouillard du soir. Pendant 40 jours, la pluie, le vent ont tout dévasté, ils ont lavé la terre, emporté les abris, tué ses chevaux. Alors, il est parti, gueulant sa peine aux étoiles, la laissant seule au milieu d’eux. Elle aurait pu courir derrière lui, elle pourrait sauter et nager. Elle pourrait refuser de rentrer, elle pourrait rappeler son bannissement, elle pourrait exhiber sa fleur de lys, sa marque infâme. Elle pourrait se venger à nouveau, refuser la trahison, poursuivre le frisson. 
L’eau est plate, dormante sous la lune pendant que le vent fait vacance. Elle revoit le port de Stilton le jour de son départ il y a 7 ans. Soirs jumeaux, elle se sent vide. Ni vouloir, ni refuser mais il n’aura aucun regard. Il est là derrière elle, elle le sent, le vomit, l’oublie. Les amarres viennent d’être levées, l’eau clapote, elle sursaute. Retrouver du sang, de la hargne mais rien ne vient, l’eau ondule, nul désir. 

Quand l’île aura disparu, elle lèvera les yeux et cherchera sa bonne étoile. Lui, il n’aura aucun regard, plus tard quand ils auront rejoint la terre par mégarde, elle s’enfuira. Elle l’imagine hagard sur le quai d’une gare…